Vie de châtelaine # 3
Bien ennuyée la princesse . Pas de photo du manoir-maison bourgeoise d'Ar Zonj' à La Baule 44 où j'ai travaillé après mon passage dans l'Orne .
Dans les années 67 et à suivre . Donc en mai 68 aussi . Réquisitionnée et fournie en essence par la mairie , évidemment .
Ar Zonj , à mon époque , c'était , après un sanatorium, un IMP pour garçons . Avec internat .
IMP pour jeunes déficients mentaux légers avec troubles associés . A ce moment -là, les adolescents , dont la scolarité venait de se prolonger jusqu'à seize ans , pouvaient continuer leur formation en apprentissage et travailler dans des cadres non protégés.
Les déficiences pouvaient être des troubles de l'acquisition, sans débilité . Certains jeunes avaient des handicaps physiques légers , d'autres des psychoses .
La scolarité était individualisée et adaptée, sous la responsabilités de moniteurs -éducateurs et d' éducateurs spécialisés et non d' enseignants de l'Education nationale comme actuellement .
Dans le parc d'Ar Zonj' , près de la mer , il y avait un "manoir" qui servait d'internat , de services administratifs , de salle à manger et au sous-sol il y avait les cuisines .
A l'écart , des salles de classe et dans un batiment appelé le lazareth d'été , des ateliers et des classes dites d'adaptation scolaire et sociale .
Ayant démissionné de l'IMT Champthierry , je suis revenue dans ma région familiale sans avoir d'emploi . J'allais prendre la responsabilité de l'encadrement d'un internat de classes de mer parisiennes à Pornichet , quand le directeur général d'Ar Zonj' a pensé à moi. Enseigner d'avril à juillet à la place d'une éducatrice en congé maternité .
Poste adopté , avec des horaires qui me plaisaient bien . Et de CDD, passer en CDI , avec les 14-16 ans, à la rentrée suivante .
Et c'est comme çà que j'ai du m'y mettre et inventer une pédagogie adaptée et vivante . On n'enseigne pas traditionnellement auprès de jeunes qui sont réfractaires à l'école ou" bloqués "ou si angoissés que tout est une épreuve .
Les seules traces que j'ai de cette période sont dans ma mémoire . Je vous les livre en vrac , anecdotiques et sans doute une découverte pour mon mari et mes enfants et petits-enfants .
Comment apprendre à lire ou maintenir les acquisitions , sans ce que soit trop infantile et rébarbatif pour des "grands" ?
Comme ils avaient des bases , on s'est attaqué à Hitchcock . "Le Perroquet qui bégayait " , "Le Chinois qui verdissait" , ronéoté et imprimé sur des feuilles de classeur . J'avais découpé les chapitres de façon à ce que les garçons aient envie de connaître la suite . Pour les motiver et les avoir à la porte de la classe dès 9h du matin ...
Les mathématiques ? Construire un poulailler , mesures , surfaces , périmètres , volumes . Le marché et les catalogues de vente par correspondance pour les mesures , les paires , la facturation . Convertir les centimes en francs ...
La vente de yearlings au centre hippique de La Baule , où le présentateur nous a désignés comme des stagiaires . Des chiffres faramineux , rien de tel pour apprendre à compter après 1000...
Et des mises en situation sociale , à la poste , à la station service , se repérer , oser demander un renseignement , utiliser un téléphone dans un garage (pas de portable à l'époque ) pour prévenir le directeur de l'IMP de notre retard , etc .
Réfléchir et oser , dans des situations inhabituelles . Se dépatouiller , quoi !
La plus marquante des expériences, pour moi, a été la remise en état d'un marais salant . Surfaces , hauteurs , poids, marées , débits ...Une cadeau d'un paludier qui n'exploitait pas ses oeillets . L'occasion aussi d'aider un jeune très phobique qui ne pouvait pas passer une tranchée de 5 cm de large sans y voir une crevasse , un gouffre . A force de tentatives , main dans la main , la victoire sur lui-même . Quelle fierté !
Et Georges , l'inénarable Georges . Doué en rédaction . Incroyablement prolixte et écrivain . Mais il se lâchait complètement en récréation . Il devenait une voiture . Une plaque d'immatriculation écrite sur ses chaussures . Il s'arrêtait au pied d'un arbre .
-"Que fais-tu Georges ?
-Je fais le plein d'essence " . Authentique .
Les jeunes venaient dans ma classe une semaine sur trois , par roulement . Les deux autres semaines ils étaient en ateliers .
Il y avait le rapide : descendu dans la cour dès que je disais "Quelqu'un peut-il aller ..." . Puis il revenait , me demandant la fin de la phrase .
Le peintre, qui n'utilisait que du rouge .
Le gourmand , premier en atelier cuisine .
Le lambin "y a pas l'feu !"
J'ai revu, il y a dix ans, un de ces adolescents . Il m'a cherchée , il m'a retrouvée . Bel homme qui travaille dans une banque . Je me souvenais de disputes avec lui mais il n'avait pas de rancoeur . Au contraire . Légèrement handicapé physique , il m'a dit que je le traitais comme un valide et que çà , c'était précieux pour lui .
Beaucoup travaillent manuellement , certains en Esat.
J'ai eu ma première fille , Axelle* , alors que je travaillais à Ar Zonj', puis la seconde, Magali . Vous n'imaginez même pas combien j'avais de nounous quand nous faisons des camps en juin ...
*ah l'odeur de calamars à l'armoricaine émanant des cuisines quand j'étais enceinte! Je ne m'en suis jamais remise .
Et les châteaux dans tout çà ? J'en ai un autre en réserve . Près de Nantes . Et j'y suis redevenue élève . Avec photos, le prochain sujet .
L'IMP actuellement : Un ESAT délocalisé






